Un hypertexte a-t-il nécessairement une spécificité littéraire à faire valoir ?
Comment dès lors reconnaître une qualité littéraire à un hypertexte alors que d’autres en seraient totalement dépourvus ? L’hypertexte n’est-il, comme beaucoup le prétende, qu’une technique informatique supplémentaire ajoutée au traitement de texte, un système capable de rendre plus praticables, plus manipulables des corpus d’informations professionnelles dans le domaine du droit, de la médecine ou de la comptabilité ?
Les difficultés soulevées par la mise en forme d’une nouvelle écriture, une écriture qui aurait comme première particularité d’être scriptible sur écran (et dont je prétends qu’elle est une condition essentielle à la mise en forme d’une pensée réflexive), paraissent au fond relever d’une question plus essentielle : celle de la spécificité du littéraire à l‘âge bien avancé de l’Internet mobile. Or ce caractère propre de la littéralité d’un hypertexte semble ne pouvoir procéder que de l’usage particulier qui y serait fait des propriétés du langage dans sa construction. L’hypertexte littéraire aurait la propriété de se représenter lui-même dans ses opérations rhétoriques ; ou bien autre formulation, de faire apparaître dans sa forme la structure signifiante de la langue. La littérature est à elle-même sa propre fin. Sa nature fait donc d’elle un langage qui se reflète nécessairement dans ses opérations. Il pourrait alors être utile d’emprunter ici la définition de Jakobson concernant la littéralité : « l’accent mis sur le message pour son propre compte ».
Cependant, pour Roman Jakobson, il s’agit là d’une fonction, dominante dans un ensemble, mais non exclusive. La différence entre ce qui dans les textes est littéraire et ne l’est pas devient une affaire de degré, non de nature. Un hypertexte peut être plus ou moins littéraire en fonction de la teneur auto-réflexive qu’un texte condense dans son expression.
Or à partir de quelle position théorique peut-on juger du degré d’implication auto-réflexive d’un texte ? Soit du point de vue d’une rhétorique générale dont l’étude de la littéralité serait seulement une partie – mais alors en quoi la rhétorique peut-elle être réellement compétente en matière d’auto-détermination dans le domaine propre à la littérature ? Soit du point de vue d’une poétique à part entière, capable de définir le littéraire comme un discours absolument et uniquement auto-déterminé. Dans la mesure où les figures rhétoriques hypertextuelles mettent en cause la séparation scripturale entre référent et signe, où le signifier vient à se confondre avec le désigner sur l’écran, il devient très tentant de s’en remettre à cette deuxième option. L’hypertextualité manifesterait là dans toutes ses déterminations son caractère pleinement littéraire.
Mais nous tombons ce faisant sur un autre écueil : dans l’initiative cédée à la grammaire et la syntaxe de l’hypertexte, dans la virtualité des opérations signifiantes, ce ne sont pas les seuls jeux de langage qui peuvent décider de l’orientation littéraire d’un texte. Par exemple Mallarmé (le premier ayant choisi cette voie), n’a finalement d’intérêt et de fascination pour le langage que dans la mesure où celui-ci révèle le Néant, le Rien mettant au jour les combinaisons verbales de ses poèmes. Sa quête poïétique le mène progressivement vers une perspective métaphysique, et non simplement poétique de la langue…
De même que le groupe d’Iéna chez les romantiques allemands quelques décennies plus tôt opposant la langue poétique à la langue quotidienne comme l’absolu à l’utilitaire, n’a pour ambition que de rendre compte que de l’essence de la Beauté dans l’art poétique. Il ne s’intéresse qu’au pouvoir que possède le langage de dire la présence au monde, sans limiter le poème à un fonctionnement trivialement linguistique…
De sorte que dans tous les cas aujourd’hui, l’Hypertexte ne peut être qu’une pensée….
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