L’idée selon laquelle on pourrait distinguer entre une image mentale (pensée et disposée par un scripteur) et une image-représentation résultat d’une certaine procédure technologique (une image 3D par exemple) n’est pas valide sur le Réseau: car nous parlons finalement du même objet, le même objet textué qui manifeste deux facettes d’une seul et même phénomène en acte.
Concernant le signe linguistique, rappelons qu’il n’y a pas pour Derrida de signifié transcendantal qui pourrait métaphysiquement être opposé au signifiant contingent: pourquoi en suivant cette logique devrait-il y avoir concernant l’image une strate transcendantale de l’imagination susceptible de réguler les variations empiriques de l’image-objet?
Ce constat pose nécessairement la question de la production de l’objet textué en acte. A partir du moment où la question de l’imagination transcendantale se révèle inopérante pour les questions qui nous occupent (du fait même de l’invalidité de la bipartition kantienne), il devient problématique de comprendre le statut procédural de l’image : l’image imaginée ne préexiste pas à l’image finalement présentée dans l’hypertexte. Leur objet est définitivement commun. De sorte qu’il existe nécessairement des traces techniques dans cette image qui rendent accessible au scripteur/iconographe ce passé contextuel qui lui permet alors d’écrire et se diriger rationnellement dans l’hypertexte (sinon, d’où tiendrait-il cette aptitude à écrire et lire des textes?…). Existerait-il ce faisant une nouvelle synthèse schématisante qui aurait échappé à Kant et qui expliquerait en quoi nous pouvons participer à la compréhension d’une image compte tenu de la culture et du contexte historique qui est le notre?
Pour avancer dans la résolution du problème, il convient plus sûrement de comprendre que ces traces techniques sont des significations imaginaires dont Castoriadis a clairement perçu la valeur ontologique. Castoriadis en effet distingue une imagination radicale de la seule et simple imagination représentationnelle. L’imagination au sens fort n’est pas un simple support de la représentation comme chez Kant, mais la condition de toute représentation et de toute rationalité. L’hypothèse d’une ultime synthèse rétentionnelle ignorée par l’analytique kantienne n’est par conséquent plus utile. Car l’imaginaire n’est plus dans ce cas une fonction seconde mais tout à fait originaire par rapport à la raison.
En ce sens, tout objet textué devient le centre polarisé de significations imaginaires qui ordonnent réellement les conditions de leur valeur et de leur sens. On comprend alors en quoi l’image au sens générique ne préexiste pas à l’image-objet: l’image participe d’un ensemble significations fondamentales dont nous nous approprions le sens compte tenu de l’imaginaire social-historique qui est le notre.


Castoriadis


